Alors que nous commençons l’année avec la nouvelle bouleversante de l’intervention militaire des États-Unis de Donald Trump au Venezuela, le sujet que j’avais choisi de traiter pour ce premier billet de blog de 2026 me semble encore plus opportun. En effet, j’avais décidé d’aborder le retour du sujet « démocratie » au cœur de plusieurs discussions politiques de haut niveau sur différents continents en 2025, avec pour objectif affiché de réinventer, de réimaginer, ou de consolider la démocratie.
La défense de la démocratie à l’Assemblée générale des Nations Unies
Un des événements marquants de l’année dernière en termes de mobilisation de dirigeants politiques au niveau mondial, a été la tenue de la deuxième rencontre « In defense of democracy : Fighting against extremism », lors de l’Assemblée générale des Nations Unies, en septembre.
Brève genèse de la rencontre
C’est en 2024 lors de la précédente Assemblée générale qu’a été lancée cette initiative portée par Luiz Inácio Lula da Silva, président du Brésil et Pedro Sánchez, Premier ministre d’Espagne, avec l’aide d’autres pays. Elle faisait suite selon la note conceptuelle de présentation, à deux événements majeurs ; d’une part, l’attaque du Congrès américain par les partisans de Donald Trump le 6 janvier 2021, contestant par la violence, l’élection à la présidence américaine de Joe Biden et d’autre part, l’attaque du même ordre de plusieurs bâtiments officiels à Brasilia, suite à l’élection de Lula face à Jair Blosonaro, le 8 janvier 2023.
Lien entre démocratie et extrémisme
Pour les participants à la deuxième conférence, parmi lesquels les représentants du Chili, de la Colombie, de la Norvège, du Conseil de l’Europe et l’économiste Joseph Stieglitz, venu lire une déclaration de plusieurs prix Nobel de la paix en soutien à l’initiative, le danger principal à la démocratie a été associé à l’irrationalité promue comme norme politique par l’extrême droite. Ainsi, alors que d’aucuns pourrait penser que c’est l’islam radical qui aurait été surtout pointé du doigt, c’est principalement la montée de l’extrême droite qui a catalysé les inquiétudes, en lien avec l’augmentation des inégalités, le manque de régulation de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle et l’existence de mouvements d’extrême droite de plus en plus coordonnés, face à la méfiance grandissante des électeurs quant au fonctionnement des démocraties.
Bilan mitigé
Malgré toutes les bonnes intentions, il semble que l’articulation entre démocratie et multilatéralisme semble encore difficile en l’état, du fait notamment de l’évolution constante de la scène politique dans différents pays, parmi les plus actifs pour porter ces discussions de haut niveau. L’élection de figures liées ou issues de l’extrême droite comme José Antonio Kast au Chili, fait craindre la mise à mort de ce projet, d’autant plus qu’aucun agenda clair n’a été défini en amont de la prochaine rencontre prévue à Madrid en 2026.
Par ailleurs et alors que le concept même de démocratie n’a pas été clairement défini, celui d’extrémisme a pu varier pour certains pays. Le représentant du Sénégal a ainsi consacré son intervention à l’extrémisme religieux islamiste. La Norvège quant à elle, prend en compte autant l’extrémisme d’extrême droite que l’islamisme, considérant qu’il est difficile « d’identifier une corrélation claire entre des vulnérabilités spécifiques et les facteurs de risques de l’extrémisme violent. »
La démocratie vue par les pays du Sud Global
Le 19 et 20 juin 2025, une autre rencontre autour de la démocratie était organisée à Pretoria en Afrique du Sud par l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA), avec l’aide d’autres partenaires, dont l’Union Africaine, l’Open Society Foundation, le Ministère suisse des Affaires étrangères, l’Union Européenne et le Ministère des relations internationales et de la coopération d’Afrique du Sud. Intitulée « High-level Dialogue on reimagining democracy in Africa : comparative expériences from the Global South », cet évenement a réuni plus de 200 participants, parmi lesquels des acteurs étatiques, des organisations de la société civile et des chercheurs académiques.
Une approche décoloniale
Lors de cet événement, le concept de démocratie a été clarifié comme étant une pratique participative continue. La notion d’inclusivité, s’agissant des jeunes, des femmes et d’autres groupes marginalisés a aussi été mentionnée à plusieurs reprises. Par ailleurs, il a été fait état du poids de l’histoire coloniale dans le communiqué final intitulé Consenus de Pretoria , en ces termes : « La trajectoire de la démocratie, particulièrement en Afrique, a été profondément influencée par les legs historiques du colonialisme et les complexités du State building. »
Enfin, la démocratie telle que pratiquée aujourd’hui, a été doublement critiquée, tant pour l’utilisation détournée de processus électoraux, prétendument démocratiques, que pour l’usage coercitif du concept de démocratie par les puissances occidentales.
Un appel pertinent
Parmi les recommandations formulées par les participants, celle de l’adoption d’une approche normative quant à la promotion et à la défense de la démocratie m’est paru pertinente. En ce sens, les participants ont rappelé l’importance de la transition démocratique en Afrique du Sud, résultat de négociations prolongées, grâce, entre autres, au rôle essentiel de la Commission de la vérité et de la réconciliation (1996-2002), chargée de faire la lumière dans le cadre d’un processus de justice transitionnelle, sur les violations passées des droits de l’homme dans le contexte de la politique d’apartheid.
Des questions en suspens
Cette initiative en faveur de la démocratie a l’avantage de tenter de poser un diagnostic qui se veut juste, en prenant en compte l’aspect historique. Reste à savoir si en 2026, ce groupe pourra avoir un impact pour faire avancer des sujets essentiels comme le type de système démocratique souhaité sur le continent africain, au-delà de l’aspect participatif et inclusif de la pratique démocratique.
Autre question majeure, celle des financements potentiels de programmes pro-démocratie et leur distribution, à mettre en lien avec le potentiel échec de ces programmes, du fait du détournement de plus en plus en plus répandu par des courants autoritaires au pouvoir du système démocratique et de l’État de droit, là où ils existent.
Réinventer la démocratie en Occident
En Amérique du Nord et sur le continent européen, plusieurs initiatives ont émergé ces dernières années, notamment en France où il semble que le président de la République porte une attention particulière à ce sujet. En effet, depuis son élection, Emmanuel Macron a ouvert la voie à plusieurs initiatives dans le sens du renforcement de la démocratie délibérative avec les conventions citoyennes tirées au sort sur le climat et la fin de vie notamment, tout en permettant paradoxalement à l’extrême droite, de bénéficier d’un plus grand espace d’expression et d’action politique.
Multiplication des initiatives occidentales
En février 2019, l’Alliance pour le multilatéralisme était lancée sur proposition de la France et de l’Allemagne, avec pour objectif de « fonder l’ordre multilatéral sur le respect du droit international ». Dans la même veine, le précédent Président américain Joe Biden, a mis en oeuvre l’une de ses promesses de campagne avec l’organisation de la première édition du Sommet de la Démocratie, en 2021, dont l’objectif était de renforcer la solidarité entre les pays démocratiques. Enfin, en juin 2022, c’était au tour de l’OTAN de lancer, avec le concours de l’Union européenne, une stratégie sur la « résilience démocratique » suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
L’énumération de ces initiatives permet de voir comment le sujet de la démocratie a pris de l’ampleur ces dernières années dans les débats institutionnels occidentaux. Il apparaît néanmoins que celles-ci ont été surtout déterminées par un agenda politique plutôt que par une réelle volonté de mener une réflexion approfondie et des actions concrètes visant à protéger les garde-fous de la démocratie.
Focus sur le nouveau Pacte démocratique du Conseil de l’Europe
Instance connue pour être au coeur de la défense de la démocratie et des droits humains grâce notamment à la Cour européenne des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe a lancé en 2025, le nouveau Pacte démocratique pour l’Europe, dont l’objectif est de renforcer les fondements démocratiques. Les acteurs du Pacte ont également exprimé le besoin d’édifier une « sécurité démocratique », définie comme la résilience des institutions démocratiques, des libertés et des valeurs de l’Europe. À la lecture de la feuille de route du Pacte, c’est à la partie consacrée aux piliers du pacte que je me suis surtout intéressée. Autour de trois besoins (initier et pratiquer la démocratie, la protéger, et innover en la matière), des actions plus concrètes ont été identifiées, comme par exemple l’éducation formelle et non-formelle pour une citoyenneté engagée ou la nécessité d’une réponse aux menaces interne et externe, dont la corruption, l’ingérence électorale et la désinformation.
Le 20 juin 2025, un premier événement du nouveau Pacte concomitant d’ailleurs à la rencontre de Pretoria, a eu lieu. Intitulé « Hackathon et débats démocratiques : déjouer la désinformation, protéger la liberté d’expression », il a fait part d’un constat semblable aux autres rencontres mentionnées plus haut, concernant la désillusion grandissante des citoyens vis-à-vis du modèle démocratique. L’autre événement important lié à cette initiative est le Forum mondial de la démocratie, qui s’est déroulé du 5 au 7 novembre 2025, sous le thème de « la Démocratie en péril : comment la raviver ».
Conclusion
L’existence d’initiatives de plus en plus nombreuses en faveur de la démocratie sur plusieurs continents, est une bonne nouvelle, à suivre de prés. Il faut toutefois espérer que le terme démocratie ne devienne pas un concept fourre-tout ou un simple effet de levier. Ce qui ressort en tout cas des différentes rencontres et conférences, c’est que l’idée de démocratie s’incarne pour les participants, dans l’espoir de renforcer des réseaux institutionnels principalement, à même d’apparaître comme unis face aux pourfendeurs de la démocratie.
Une coordination accrue serait toutefois souhaitable. Ainsi, et alors que cela paraît être une évidence, plus de ponts pourraient se créer entre les défenseurs pro-démocratie sur les différents continents. Il semble aussi important d’inclure à la table des discussions, plus d’intellectuels, notamment des philosophes et des historiens, à même d’accompagner des réflexions plus approfondies sur le sujet de la démocratie. Les penseurs de l’espace public démocratique, notamment, seraient particulièrement pertinents sur des sujets d’actualité plus spécifiques, comme par exemple les modalités de participation citoyenne (Référendum d’initiative citoyenne, conventions ou assemblées citoyennes…Etc.) ou encore les conditions idoines pour débattre des modes de scrutin (Proportionnel, majoritaire, mixte…Etc), à l’heure d’une défiance accrue envers la représentation partisane. Enfin, des programmes en faveur de l’éducation à la démocratie dans les écoles, autant qu’une communication dépassant les cadres institutionnels pour encourager la participation effective des citoyens, peuvent être des éléments encourageants pour que soit dépassé le clivage entre déclarations d’intention et action concrète.
