Vœux pour une presse tunisienne libre, indépendante et plurielle

(Article publié pour la première fois sur le site Nawaat.org en janvier 2018)

Sept ans après la Révolution, le champ médiatique tunisien poursuit sa mue, difficilement. Les professionnels du secteur vivent comme beaucoup de Tunisiens et Tunisiennes une période difficile, transitoire, teintée d’opti-pessimisme. Après l’euphorie révolutionnaire, celle de la Constitution et des réformes institutionnelles et législatives historiques pour la garantie et la protection de la liberté d’informer ; le secteur des médias traverse un passage à vide, une période de stagnation, voire de régression. Celle-ci n’est profitable qu’à ceux qui au sommet de l’Etat, considèrent que la « désétatisation » de l’information, au sens où l’entend l’universitaire Larbi Chouikha, n’est absolument pas une priorité. Face aux nombreux défis que vit le secteur, il est urgent pour les défenseurs de la liberté de la presse de renforcer leur mobilisation pour que fleurisse une information plurielle, de qualité, produite de manière indépendante.

Unir nos forces !

Nombreux sont les dossiers en suspens qui promettent d’être déterminants pour l’avenir des médias tunisiens : nouvelle loi inquiétante pour la réforme du secteur de l’audiovisuel, avenir incertain de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), mise en œuvre difficile du Conseil de la presse et de la loi sur l’accès à l’information…

Les inquiétudes liées à la fragilisation des acquis pour la liberté de la presse obtenus essentiellement entre 2011 et 2014, sont donc bien réelles. Elles sont dues en grande partie au manque de volonté politique pour une réforme progressiste du secteur des médias. En effet, à observer le processus peu transparent et peu participatif dans l’élaboration des lois, le manque de soutien dont a souffert la HAICA, le retour de la culture du « coup de téléphone », cette pratique qui vise à dicter des ordres sans laisser de traces…. il est à craindre que le pouvoir exécutif actuel ait déjà enclenché la « marche-arrière », signalant un retour à des pratiques dignes des heures sombres de la dictature. À cette crainte vient se greffer celle, plus angoissante encore, de voir les défenseurs de la liberté de la presse ne pas réagir de façon forte et unie.

Pour renouveler le rapport de force avec les autorités actuelles, une confiance renouvelée entre les acteurs du secteur, une plus grande transparence dans l’échange et le partage des informations et la libération des énergies de tous devraient être une priorité. En ce sens, il est urgent de ressusciter la Coalition civile pour la défense de la liberté d’expression avec les organisations nationales concernées, en laissant la porte ouverte aux organisations internationales qui pourraient se joindre à certaines actions, de manière ponctuelle. Le sentiment d’exclusion ou de concurrence au sein même de la société civile médiatique est préjudiciable à la cause. Ce n’est donc que par l’union de ses acteurs qu’il sera possible de rester debout ensemble face aux enjeux à venir.

Réinventer le journalisme

Il faut se le répéter : après avoir été étouffé, manipulé et déstructuré pendant plusieurs décennies, on ne peut attendre du journalisme tunisien qu’il se réinvente en si peu de temps. Car sept années, ce n’est rien ou pas grand chose après des décennies de répression et de censure du champ médiatique.

Rappelons aussi que, bien qu’il soit vrai que les racines ne se mangent pas, il est néanmoins essentiel d’en comprendre les ramifications pour un développement sain. Un travail approfondi de mémoire sur l’histoire des médias en Tunisie en dehors du seul cercle académique, est nécessaire. Depuis 2011, le débat autour de cette question a été boycotté de mille façons. Sept ans après le départ de Ben Ali, l’amnésie règne en maître sur le secteur médiatique, qu’il s’agisse des exactions commises contre la liberté d’expression depuis l’indépendance du pays, du rôle répressif d’officines comme l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) ou l’Agence tunisienne d’Internet (ATI), ou plus largement du fonctionnement de l’appareil de propagande. Et pour cause ! Nombreux sont ceux, au pouvoir ou dans certains lobbys médiatiques à craindre que l’on désigne et poursuive les responsables de ces trop nombreuses contraventions aux libertés fondamentales des médias, ou que l’on dédommage les victimes et prenne des mesures pour éviter que cela ne se reproduise.  En un mot, que l’on fasse courageusement face à certaines réalités dérangeantes et que l’on mette sur pied une véritable justice transitionnelle pour les médias.

Lier ce travail de mémoire à la question épineuse de la transparence sur la propriété des médias est également souhaitable. En 2016, une enquête menée par RSF et l’association tunisienne Al Khatt révélait que le risque de contrôle du politique sur les médias et leur financement était moyen. Néanmoins, il était alors difficile d’obtenir des informations précises et actualisées sur la composition des structures médiatiques. Cette recherche en lien avec le travail de mémoire mériterait d’être approfondie si l’on accepte enfin que l’avenir est un présent que nous fait le passé.

Dans l’étude précitée, la télévision reste le média le plus consommé en Tunisie. À cet égard, il apparaît clairement que la pratique journalistique souffre du nivellement par le bas des programmes télévisés. Motivées par une logique commerciale, les chaînes de télévision privée n’hésitent pas à mettre en avant des émissions qui font du voyeurisme, du buzz et des clashs un véritable fonds de commerce, dangereux pour le droit d’informer et l’évolution du journalisme.

Élever la condition du journaliste

Produire une information de qualité soustraite à la loi du marché comme aux pressions du pouvoir passe obligatoirement par l’amélioration des conditions socioéconomiques des journalistes tunisiens. Tant que ces derniers seront mal payés, tant que n’aboutit pas la révision des conventions sectorielles, l’indépendance du professionnel de l’information ne sera pas assurée.

Actuellement, le salaire moyen d’un journaliste en Tunisie est de 600 dinars bruts/mensuel. À titre de comparaison, il est d’environ 12 000 dirhams brut/mensuel au Maroc, correspondant à 3500 dinars tunisiens bruts/mensuel. Selon une étude récente, 50% des journalistes tunisiens perçoivent un salaire de moins de 400 dinars par mois. Quelques 63% de ces mêmes journalistes affirment que leur situation matérielle a un impact sur la liberté de la presse.

Comment envisager alors un journalisme qui ne soit pas un outil utilisé au service du maintien de l’ordre ? Comment atteindre l’idéal journalistique, celui qui brille par le reportage et l’investigation, si le journaliste au lieu de se consacrer à la recherche, à la vérification et au recoupement de l’information passe son temps à se demander si son salaire sera bien payé à la fin du mois, si son contrat est en règle, si les cotisations sociales qui lui sont dues sont réglées ?   Cette situation est intenable.

Des négociations sont actuellement en cours entre les responsables de l’État tunisien et le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT). Il est plus que souhaitable qu’en 2018, celles-ci puissent enfin aboutir. Quand on sait que le syndicat a mis ses propositions sur la table il y a de cela plusieurs mois, que le chef du gouvernement actuel a promis le 14 janvier 2017 des mesures concrètes en faveur de l’amélioration de la condition socio-économique des journalistes, on est en droit de rêver à un dénouement rapide… ou à défaut, à une revendication plus poussée dans le cadre des droits prévus par la Constitution de janvier 2014.

Unir les forces de la société civile tunisienne, engager un véritable travail de mémoire, améliorer la condition des journalistes sont autant de défis et de conditions prioritaires pour le secteur. Ce ne sont pas les seuls et il en reste – bien évidemment – de nombreux autres comme la réforme des médias publics et l’élucidation des circonstances de la disparition de Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari…etc.

A l’ère des fakenews, de la propagande et de la désinformation, grandes sont les attentes des défenseurs du droit d’informer et d’être informé qui croient au modèle tunisien, véritable phare d’espoir dans la région. Elles sont à mon sens, loin d’être impossibles à combler.

 

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Rubato autour du mouvement d’attraction au langage

(Article publié pour la première fois sur le site du Huffpost Algérie en 2016) 

Comment définir notre rapport à la langue et au langage? Les réflexions autour de cette question appellent généralement à la concrétisation des revendications linguistiques, berbérophone notamment. L’officialisation sous-réserve du tamazight dans les amendements constitutionnels de février 2016 est d’ailleurs un aboutissement partiel de cette requête.

L’approche adoptée ici et qui trouve son essence dans un vécu personnel cherchera à aborder cette problématique selon un angle qui met la lumière non pas sur l’aspect formel du choix linguistique, déjà commenté par de nombreux spécialistes, mais plutôt sur la nécessité de faire du langage une passerelle vers la libération de la parole et le rehaussement de l’estime de soi.

En Algérie, la politique linguistique adoptée par les pouvoirs publics a longtemps été utilisée comme un instrument servant à manipuler et à fixer les vertiges d’une identité brisée. L’imposition de l’arabe classique en tant que langue officielle d’enseignement, vecteur d’affirmation d’une identité nationale non-aliénée et libérée de l’ex-colonisateur, a surtout été vécue comme génitrice du complexe développé vis à vis du langage, au vu du décalage existant avec les langues maternelles. Ce détachement linguistique est allé de paire avec une renonciation graduelle à la recherche dans la religion musulmane et donc dans la langue du Coran d’une élévation spirituelle permettant à chacun de se donner si il souhaite, la possibilité de s’engager dans un processus de vérité. Ainsi et à l’ère des littéralistes, la langue arabe classique a opéré un glissement dans notre imaginaire pour devenir peu à peu un lieu où seule la dualité halal/hram trouve une place. Une langue qu’on a voulu compresser bien que sur le terrain du réel, le langage lui, continue à respirer et à transposer les racines de notre socle commun. D’ailleurs, cet agent de transmission ne prend pas forme en derja uniquement mais également en berbère et en français. Qu’il est triste donc de voir que le développement de cette richesse a été hypocritement mis à l’écart par les gouvernements successifs. Hypocritement car comme l’a joliment souligné Lyes Salem dans son dernier long métrage L’Oranais, nommer les choses en arabe ou en français (en l’occurrence une scie métallique) n’allait pas suffire à les faire fonctionner.

Yassine Temlali dans son entretien avec Libre Algérie en mai dernier l’a clairement démontré ; il est urgent de sortir de l’idéologisation de la langue pour proposer une véritable politique langagière. C’est à matérialiser cette volonté que Nouria Benghebrit, actuelle Ministre de l’éducation semble s’atteler. Sa première réforme en ce sens a cherché à consacrer une pratique depuis longtemps instituée; celle de l’utilisation de la darja dans le préscolaire et les deux premières années du primaire pour aider à l’apprentissage de la langue arabe. Interpellée violemment et peu soutenue par la classe politique algérienne, les réactions épidermiques à la réforme de la Ministre en plus de leur aspect fortement misogyne, révèlent les difficultés que nous avons à nous situer face au langage, et au delà à trouver la voie qui nous amènera vers la libération de notre propre expression.

A un niveau plus personnel, lorsque confrontée à l’exercice médiatique ou comme ici, quand je souhaite exprimer une idée, le choix de la langue se pose immédiatement. La réponse que j’y ai apportée dans un premier temps s’orientait systématiquement vers la langue la moins angoissante, en l’occurrence le français. Si l’interview ou l’intervention devait absolument se dérouler en arabe, je proposais jusqu’à très récemment en dernier recours, l’anglais. Parfois, la stratégie fonctionnait. D’autres fois, j’étais « acculée » à parler une langue que je pratique pourtant depuis toujours.

Peu à peu, le questionnement sur ma condition linguistique non pas d’un point de vue théorique mais à partir d’une situation empirique m’a amené à entreprendre une danse renouvelée avec l’arabe. A l’intérieur de ce mouvement où je continue à défaire le nœud que constitue le choix du système linguistique, pouvoir exprimer une idée claire me semble être en réalité le seul enjeu véritable.

Car au fond, si le langage est un arc, ses nombreuses formes, des flèches, seul compte la justesse du tir et son but, c’est à dire le sens qu’il cherche à produire. Le grand poète sufi Rumi s’exprime sur ce sujet dans le Livre du dedans en ces termes «  le tréfonds (sirr) de l’être doit être prospère parce qu’il est comme la racine d’un arbre ; bien qu’elle soit cachée, son effet se manifeste à l’extrémité des branches. Si une ou deux branches sont cassées mais que la racine est robuste, elles poussent de nouveau. Mais si la racine est endommagée, il ne reste ni branche ni feuille. »

Si l’on considère la racine comme étant l’origine du sens et la langue comme un moyen visant à le rendre intelligible et beau, il est possible de postuler le dépassement de la question linguistique telle qu’envisagée aujourd’hui, c’est à dire selon le paradigme de la spécificité au profit d’une approche plus globale, visant à réfléchir aux moyens permettant à chaque algérien d’avoir confiance en sa capacité d’expression.

Pour atteindre ce but, il faudrait encourager le secteur éducatif à réfléchir en plus de la déculpabilisation nécessaire vis à vis des langues maternelles à introduire des ateliers d’écriture et de lecture, dédiés à encourager la clarification des idées des étudiants autour par ex. de sujets d’actualité. La seule exigence linguistique pourrait être que les élèves et le professeur se comprennent. Bien évidemment, la responsabilité de l’enseignant serait ici immense mais cette libération de la parole aurait pour effet de créer un nouvel état; celui d’un être capable de s’envisager non pas à la voix passive, comme c’est souvent le cas dans nos écoles, mais en tant que personne responsable face au monde impliqué et exprimé dans le langage.

C’est en filigrane ce que défendait Ibrahim Omar Fanon -dont le prénom de naissance Franz est peut être plus connu-, lorsqu’il tenta d’analyser dans Peaux noirs, masques blancs (1952) le rapport aliéné du colonisé au langage, le lien de soutènement entre la langue et la collectivité. Si tout le raisonnement de Fanon se situe vis à vis de la langue de l’ancien colon, il révèle néanmoins une vérité encore palpable aujourd’hui; pour que le colonisé ou l’ex-colonisé se situe face au langage, il doit dépasser le sentiment d’infériorité qu’on lui a inculqué pour tenter de le dominer et aller à la recherche de son expression propre, voie unique vers le renversement de la situation de parole.

Un autre cheminement complémentaire, peut être exploré. Celui-ci est poétique et se veut être un acteur essentiel du terrain de l’imaginaire labouré dans notre pays, partout et tous les jours. Dépeint dernièrement à Alger avec finesse et profondeur dans “Fi rassi rond point” de Hassen Ferhani, la poésie irrigue notre culture depuis toujours sous différentes formes. Kateb Yacine y a d’ailleurs apporté un souffle essentiel par son engagement au développement d’un théâtre populaire, en trois langues.

Nous voudrions ici défendre l’idée que le rap est une autre forme d’expression essentielle, bien que marginalisée, agissant dans le sens de la libération du langage. Mouvement appartenant à la culture du dominé qui a trouvé sa voix ; le hip hop, le rap a pour spécificité de traiter du réel sans faux semblant et en surfant tout en rythme et en métaphore et grâce à un flow de mots et punchlines sur l’océan de la langue du Présent.

C’est donc une autre voix qui devrait être entendue car souvent puissante dans la forme et le fond. Incarnée par des groupes mythiques comme MBS (Le Micro brise le silence) ou Intik, on la retrouve aujourd’hui chez des rappeurs comme Diaz ou Freekence. Le duo de Boumerdes a sorti en 2012 un album intitulé « Etat d’urgence ». Le morceau Hess Etakalid redonne non seulement la voix à la sagesse des générations qui nous ont précédées mais traite surtout du présent; d’un pays qui a perdu ce qui a fait son âme au profit du business, de l’effacement de la mémoire et de l’oubli de traditions ancestrales. Quant à Diaz, il vient de signer une collaboration brillante avec Donquishoot appelée la Bataille d’Alger dans laquelle les rappeurs appellent à se souvenir du courage de Ali Lapointe pour reprendre la lutte et affronter les difficultés que rencontre aujourd’hui le jeune algérien.

Petite apostrophe, cette tribune cherche surtout à adopter un paradigme différent à l’intérieur de la grande question linguistique en Algérie. Il en faudra encore beaucoup pour arriver à une réponse globale correspondant aux attentes des générations passées, présentes et futures. Dans cette quête, il nous semble que chaque génération doit pouvoir exprimer son sentiment, son expérience personnelle vis-à-vis du langage et de l’expression… c’est ce que nous avons tenté de faire modestement ici. En espérant qu’à partir de ce point, le dialogue soit un peu plus ouvert et que les jeunes notamment se sentent concernés activement par cette problématique essentielle…

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La question de l’interventionnisme au Sahel

(Article publié pour la première fois dans El Watan en 2012) 

Depuis la fin de l’année 2011, de nouvelles perturbations politiques viennent secouer cette région. Le Mali est le pays qui en subit les revers les plus importants. En effet, en octobre et décembre 2011, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et le groupe terroriste, Ansareddine, ont fait leur apparition sur la scène malienne. De plus, en mars 2012, le pays a vécu un coup d’Etat militaire qui a entraîné la chute du président Amadou Toumani Touré et la désignation de Dioncounda Traoré comme nouveau chef de l’Etat.

L’incompatibilité des objectifs politiques de chacun de ces acteurs a précipité le déclenchement d’une crise sans précédent dans le pays. Alors que les Touareg du MNLA souhaitent l’indépendance du Nord Mali, les membres d’Ansar eddine, aussi Touareg, veulent maintenir l’intégrité du territoire malien en y imposant la charia. Les militaires sont, pour leur part, affaiblis, et la méfiance que leur témoigne la communauté internationale constitue pour eux un fort handicap.

Aidé par le nouveau Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Al Qaîda au Maghreb islamique (AQMI), le nord du Mali semble être aujourd’hui sous le contrôle des hommes d’Ansar eddine. Le MNLA, qui a clairement pris ses distances avec les groupes terroristes, est devenu de ce fait un interlocuteur privilégié par les organisations régionales africaines et par l’Occident. Le spectre terroriste au Sahel, mettant directement en danger les intérêts de plusieurs pays, au premier rang desquels la France, pousse la communauté internationale à réfléchir aux moyens adéquats à mettre en œuvre pour éviter une aggravation de la situation dans la région. Ainsi, et à l’ère du R2P (Responsabilité de protéger), la question de l’interventionnisme militaire au Mali est posée. Dès lors, envisager une opération d’une telle envergure exige de prendre en considération plusieurs éléments.

Le nécessaire bilan de l’aventure libyenne

Il semble qu’aujourd’hui l’interventionnisme politique soit consacré. Ainsi, et pour beaucoup, la problématique se résume à étudier et planifier le moment opportun pour intervenir. La réflexion sur le bien-fondé même de cette idée s’en trouve réduite dans les stratégies élaborées par les Etats et les organisations régionales ou internationales. Pourtant, un bilan des différentes interventions menées dans le cadre du droit de protection des populations s’avère nécessaire.

L’exemple libyen récent est en ce sens particulièrement édifiant. En effet, s’il est vrai que l’intervention de l’OTAN a permis la chute du régime d’El Gueddafi, la situation dans ce pays reste très préoccupante. La Libye est aujourd’hui un pays divisé. Le niveau de violence est encore élevé et les revendications sécessionnistes des uns et des autres menacent gravement l’avenir du pays. De plus, les élections du 7 juillet dernier se sont déroulées dans un climat de tension, du fait des menaces de sabotage proférées par les milices fédéralistes de Cyrénaïque, la partie est du pays, hostiles à la prédominance du pouvoir central de Tripoli.
Enfin, les conséquences régionales de l’intervention en Libye sont nombreuses. La chute d’El Guedafi a permis à plusieurs organisations rebelles de se servir, sans limites, dans le dépôt d’armes à ciel ouvert laissé par l’ancien dictateur. Par ailleurs, les combattants africains composant les anciennes milices du guide libyen sont retournés dans leur pays d’origine, provoquant la déstabilisation d’équilibres nationaux déjà fragiles.

La position de la diplomatie algérienne

Si un retour sur les résultats de l’aventure libyenne est nécessaire, il est aussi important de s’intéresser aux pays supposés être des acteurs incontournables pour solutionner la crise malienne. Dans ce cadre, l’Algérie est décrite comme le «leader» régional incontestable.

L’Algérie est effectivement le seul pays de la région disposant d’importants moyens logistiques et militaires. De surcroît, plusieurs otages algériens sont encore entre les mains du MUJAO, basé temporairement au Mali. Enfin, le problème posé par les 30 000 réfugiés maliens installés dans le Sud algérien pourrait constituer une autre raison encourageant l’Algérie à intervenir au Sahel.

Pourtant, plusieurs réserves doivent être émises. La première concerne les orientations mêmes de la diplomatie algérienne qui a toujours vu d’un œil hostile toute interventionnisme étranger, avec en toile de fond la peur constante qu’un tel scénario se produise au sein de ses frontières.

De plus, alors que la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) encourage un partenariat tactique avec le MNLA, l’Algérie considère, pour sa part, que les revendications indépendantistes des Touareg sont menaçantes puisqu’elles risquent d’influencer les 40 000 Touareg vivant en Algérie.

Le point de vue américain

Enfin, une intervention au Mali ne pourrait être envisagée sans le feu vert étasunien. Or, si ce pays se dit profondément préoccupé par la situation au Sahel, il est peu probable qu’il envisage de penser cette zone grise comme un «Afghanistan africain». Ainsi et malgré une activité importante de renseignement, les Etats-Unis relèguent cette région, pour le moment, à une position secondaire sur leur grand échiquier du monde.

Pour justifier l’implication des Etats-Unis, plusieurs analystes ont rappelé le rôle des Américains dans la gestion de la crise somalienne. En effet, l’opération «Restore Hope» de 1993 et le soutien des Etats-Unis aux dernières opérations kenyanes dans l’extrémité orientale de la Corne de l’Afrique présentent pour certains des similitudes avec le cas malien. Pourtant, la Somalie n’a en rien la même dimension géostratégique, puisque ce pays, bordé par le Golfe d’Aden et l’océan Indien, est un point de passage-clé pour les Américains qu’il importe de contrôler. Ainsi, la lutte engagée contre la piraterie par l’OTAN, dans l’océan Indien lui permet de positionner sa marine militaire dans un lieu hautement stratégique pour le présent et le futur. Enfin, il est important de rappeler que les prochaines élections américaines réduisent fortement la marge de manœuvre du président Barack Obama au niveau international.

Ainsi, si la question de l’interventionnisme revient régulièrement dans la presse internationale depuis quelques semaines, et notamment dans la presse française (voir la une de Libération du 12 juillet), il est à noter que plusieurs paramètres doivent être pris en compte pour permettre de repenser en profondeur et sur le long terme la nature et le type d’intervention à engager au Mali et au Sahel.

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