« Penser l’Algérie et asseoir la politique sur des bases sérieuses », voilà comment Feu. Mohammed Harbi décrit, dans la préface, la démarche de Mohamed Hachemaoui, professeur des universités et auteur de « Clientélisme 6 et patronage dans l’Algérie contemporaine » (éditions Karthala, 2013), l’ouvrage issu de sa thèse sur les élections législatives de 2002.
La question principale posée dans ce livre est de savoir si l’enjeu autour de la représentation parlementaire se pose en termes de retour à la tradition, ou si il s’agit plutôt du retour d’un jeu politique, dont la fabrique doit être explicitée. La problématique ainsi posée a révélé deux autres questions : Comment opèrent « le langage et les symboles » pour produire des effets politiques observables ? Et pourquoi certaines idéologies (le nationalisme mis en concurrence avec des croyances religieuses et tribales) sont-elles plus efficaces que d’autres ? (P.25)
Avant d’entrer dans le vif du sujet, précisons que les acteurs de cette enquête sont les réseaux confrériques et tribaux, les partis politiques de l’administration (FLN, RND principalement), la police politique (somme toute assez peu abordée) ainsi que les tycoons, c’est-à-dire les hommes d’affaires liés au pouvoir de près ou de loin. Adoptant la méthodologie de l’ethnographie politique, Mohammed Hachemaoui partage avec le grand public, le résultat de plusieurs années d’enquête menée à Tébessa et à Adrar.
Pour analyser la fabriqu e du politique, l’auteur a recours à la « cartographie tribale » et au native model (P. 31) distinguant deux collèges, celui des arush majoritaires et celui des arush minoritaires ; les deux servant comme éléments de décryptage de la représentation discursive. Comme référent théorique, Hachemaoui s’intéresse à plusieurs courants de pensée pour essayer de cadrer le rapport entre État et tribu, dominé en réalité, selon l’auteur, par les pratiques politiques quotidiennes visant à la reproduction du statut quo autoritaire.
Pour ma part, je me suis intéressée à ce livre à l’aune des élections législatives de 2026, dont les résultats sont connus aujourd’hui. N’ayant pas été en mesure de terminer ce travail de synthèse à temps, je le publie quand même aujourd’hui en espérant que cela soit utile.
I. Tébessa, quelle place pour la tribu ?
L’idée principale de la première partie du livre est de démontrer comment, à Tébessa, c’est le « lien de solidarité et la société idéale qui prévaut » par rapport notamment à l’influence des tribus « majoritaires », Nmemcha, Brarcha et Alwana.
Pour rappel, la région de Tébessa représente un lieu d’où sont issus de nombreux responsables politiques et militaires de haut rang. Face à l’exercice « démocratique » en contexte autoritaire, l’élection d’un représentant de la région doit prendre en compte selon l’auteur différents paramètres. D’abord, une sorte de répétition de l’histoire puisqu’entre 1865 et 1875, « onze caïds du cercle militaire de Tébessa sont issus de la seule tribu des Nmemsha » (P.55). Par ailleurs, la « lutte armée pour l’indépendance n’échappe pas davantage aux pesanteurs tribales » (P.63). S’ajoute à cela « l’allégeance des groupes au pouvoir central dans le creuset des liens de clientèles » – dès 1962, avec l’Assemblée nationale constituante.
En 2002, Hachemaoui décrit une nouvelle situation dans cette région avec une « volonté de modernisation » de la façon avec laquelle est fabriqué le politique (P.73), liée probablement au fait que des personnalités comme Ali Benflis (Premier ministre de 2000 à 2003) ont occupé des postes au sommet de l’État. Le poids électoral des arush est également une variable importante à prendre en compte, avec 50000 voix pour les Alwana et 110000 voix pour les Brarsha (les deux principales tribus des Nmemcha) et pour les tribus minoritaires, 63000 pour les Awlad Yahia et 25000 pour les Awlad Abid. Le jeu politique intervient, quant à lui, plutôt vis-à-vis du FLN dans des divisions observées entre le commissariat central et le comité de soutien ; le conflit se situant notamment autour des Brarsha qui ne s’estimaient pas satisfaits dans leurs demandes.
C’est dans ce contexte que sont finalement élus deux représentants pour les Alwana, deux pour les Brarsha, deux pour les Awled Abid et un pour les Awled Yahia. L’analyse des répertoires performatifs, sur la base de ce qui a été mentionné, démontre que la politique se fabrique à ce moment là, dans le cas de Tébessa, de façon assez peu orthodoxe et sur la base d’un tribalisme sans tribu.
II. Adrar, quelle place au maraboutisme ?
À Adrar, où Hachemaoui a mené la deuxième partie de son enquête, c’est plutôt à l’organisation sociale que s’est intéressé l’auteur, dans une région demeurant marginalisée, et où la « réinvention de la tradition maraboutique et makhzenienne » (P.125) est constatée depuis le milieu des années 70.
Dans ce contexte, c’est entre les shurfas et les mrabtines que se joue avant les élections, la recherche de la baraka ; les premiers bénéficiant de la baraka héritée, les seconds de celle de tempérament. Les deux çoffs qui se rattachent à cette logique sont d’une part les Yahmed, qui représentent les Zénètes et d’autre part, les Suffian, issus du Gourara et de ses tribus arabes. Ils s’imposent comme maîtres des Oasis de l’Adrar à partir du XIIème siècle. S’ajoutent à cela les hrar (roturiers) et les hratin, noirs descendants d’esclaves affranchis par le travail agricole. Enfin, et à l’extérieur de ce système formant une sorte de makhzen se situe, à la périphérie, le bled Es-siba qui constitue le terreau tribal d’Adrar, ces derniers bénéficiant de la « révolution agraire » à partir de 1971 en devenant attributaires terriens.
Le jeu électoral pose trois questions selon Hachemaoui, la plus importante étant : qui est tête de liste et pourquoi, en considérant que l’objectif du système politique dans cette région est de réguler d’éventuels conflits ou rivalités entre par exemple, les populations du Touat, du Gourara et du Tidikelt.
Pour tenter de répondre à cette question, Hachemaoui compare les parcours de deux candidats. D’une part, Hadj El Guerrout qui est issu de la tribu des shaamba à Ouergla. Son ascension est décrite comme le résultat d’un réseau relationnel créé suite à son passage en tant q u e directeur de la culture de la wilaya d’Adrar (P.129), mais aussi d’un sens développé des affaires (ravitaillement des populations sahariennes et projets dans le « dur ») et d’un hadj qui a permis d’asseoir son influence.
Hamid Riahou, son concurrent, est quant à lui natif d’Alger et fait valoir sa « médiation clientélaire » (P. 135). Il mène campagne sur la base de ce qui est décrit comme le fait de « distribuer ex-post l’impôt de la représentation », en promettant des projets de construction d’un centre hospitalier ainsi que d’autres investissements.
Ainsi comparés, Hachemaoui constate que Hadj El Guerrout dans son rapport à son électorat potentiel, est « immergée dans une atmosphère culturelle cohérente », quand Riahou est dans des « situations de confusion de langage et de normes. » (P. 137)
L’enjeu réel constaté à posteriori par l’auteur est en réalité « la dispersion des réservoirs électoraux » (p.143) à Adrar, à l’angle du pouvoir et des croyances maraboutiques. Résultat des courses, l’équilibre entre les différentes régions sera priorisé pour ne pas élire des têtes de liste issus de la même région.
III. Argent et élections
Dans cette partie, l’auteur se pose la question de savoir comment à Adrar et à Tebessa, l’argent peut acheter les élections. Il note que la corruption financière (pas celle des âmes !) atteint son objectif surtout quand il s’agit du haut de la pyramide, en soulignant néanmoins que ce qui permet l’existence même de la prétention à la représentation est le fait de devenir « client ». Au niveau infra, l’auteur constate que pour 1000 dinars distribué la veille, une liste peut-être favorisée par des électeurs, jeunes notamment, n’ayant pas prévu de voter.
La violence des rapports de force dans cette configuration résulte ainsi à Tébessa, en l’apparition de clans pour le contrôle du FLN menant à l’exclusion de onze membres en amont des élections. À Adrar, Hachemaoui s’intéresse à ce qu’a fait Abdelaziz Bouteflika et son entourage du maraboutisme, à savoir la recherche (et l’obtention) de la baraka des zaouïas et de ceux qui ont un rapport mystique à la tradition religieuse. Il y ajoutera un programme de compensation financière très important et nécessaire malgré tout.
Hachemaoui conclut son livre en ces termes : « Sous-estimer l’importance de ses ressorts sociaux et politiques est une grossière erreur d’analyse, tant elle empêche la compréhension des phénomènes de fragmentation communautaire, de prédation et de warlordisme. Or, des affrontements meurtriers qui opposent de façon quasi-cyclique les Shaamba (Arabes et Sunnites) aux Mozabites (Berbères et Ibadites) de la vallée du Mzab, jusqu’aux conflits tribaux et confessionnels qui déchirent la Libye et l’Irak de l’ère « post-autocratique », les exemples où ces dynamiques (autrefois) souterraines interviennent pleinement, ne manquent pas. C’est dire que la chute du régime n’entraîne pas mécaniquement la forclusion des dynamiques électorales. » … De quoi faire réfléchir à l’aune des dernières élections législatives et des prochaines élections locales, fin novembre.
Yasmine Kacha — Es
